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Réalités Fantastiques


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Réalités Fantastiques

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Le merveilleux plat à tous les hommes; voilà une vérité que quelques-uns veulent en vain nier ou déguiser par je ne sais quel bizarre sentiment d'amour-propre. Ce merveilleux que les anciens semaient à pleines mains dans leurs théogonies, que nos ancêtres trouvaient dans les légendes, que les voyageurs poursuivent dans les contrées lointaines, qui nous est arrivé tout mystifiant de la lune, sous le contre-seing d'Herschell, aujourd'hui nous le cherchons avec avidité dans les œuvres d'inspiration de nos romanciers, et souvent c'est uniquement à cet ami constant des utopies que nous devons l'immense vogue des ouvrages de nos économistes politiques.

Et moi aussi j'aime le merveilleux; mais trop paresseux pour courir aprs, je veux le trouver sous ma main quand je promène mes rêveries sur les bords d'un ruisseau ou sous l'ombrage silencieux des forts. Je veux le voir à travers les ondes transparentes qui fuient en murmurant; je veux le rencontrer sous cette touffe d'herbe, sous l'écorce brune de ce vieux saule, sous le feuillage pendant de ce bouleau pleureur; je veux n'avoir qu'à me baisser pour le saisir à chaque pas en me promenant dans les bois de Boulogne, de Meudon ou de Saint-Cloud. Là, cent peuples divers m'ouvrent leurs singulières archives, et il ne manque dans ces archives ni fantastique ni merveilleux, pour ceux qui savent y lire. Je veux vous en faire déchiffrer quelques pages avec moi, car mon intention est de vous convaincre. Commençons au hasard, par le premier titre qui se présentera.

Voyez cette jolie maison de campagne si pittoresquement assise l'entrée du bois de Meudon; il y a quelques années elle était habitée par un de mes amis, grand amateur de joyeux propos, de bons dîners et de bonne société, d'ou il est advenu que ta maison est aujourd'hui déserte. Il fit élever dans sa basse-cour une couvée de canards qui, fort jeunes encore, devinrent orphelins pour la seconde fois, parce que la poule qui les avait couvés se noya dans une mare en voulant les en retirer quand elle les vit à l'eau. Chaque jour, un enfant de dix à douze ans, fils du jardinier, allait depuis cette funeste époque conduire les canetons dans cette mare située à deux cents pas de la maison. Il les y laissait environ une heure, puis les ramenait à la basse-cour.

Cet enfant levait une pie qui, devenue grande, le suivait en tous lieux et particulièrement à la mare aux canards. Là, Margot, perchée sur une branche de saule, ne perdait pas de vue un seul instant les élèves orphelins.

L'heure du retour achevait peine de sonner qu' l'imitation de son jeune maltre elle s'agitait, allait et venalt autour de la pièce d'eau pour en faire sortir les canetons; puis elle marchait en sautillant derrire eux, les surveillait, les for gait à grands coups de bec à ne pas s'écarter du sentier, et s'efforçait de hàter leur marche pesante pour regagner le logis.

L'enfant rencontrait-il parfois un de ses camarades d'écoIe, il s'arrêtait un instant pour jouer. C'est alors que Margot, restée seule conductrice des canards, redoublait d'activité, de coups de bee et de criailleries, pour les ramener sans malencontre dans la basse-cour.

Il arriva un jour que l'enfant tomba malade et ne put les conduire à l'heure accoutumée. Margot, fort inquiète, allait sans cesse de la cuisine à la basse-cour et de la basse-cour à la-cuisine, en s'agitant et criaillant beaucoup plus fort que de coutume, mais le tout en vain: personne ne se présenta pour conduire les canards. Elle prit donc le parti désespéré de les mener seule à l'eau, et elle s'en acquitta à la satisfaction de la fille de basse-cour, qui, depuis, la laissa chargée de ce soin.

Margot remplissait chaque jour son devoir avec autant d'intelligence que de dévouement, et il semblait mème qu'elle était fière de sa charge. Ce qu'il y a de certain, c'est que si un chien ou un chat de la maison s'approchait un peu trop de son petit troupeau, elle lui sautait aux yeux avec un courage qu'elle n'eût pas montré dans toute autre circonstance.

Mais ses élèves étaient devenus gros et gras, et chaque semaine la cuisinière en diminuait le nombre. La pie n'en continuait pas moins de conduire à la mare ceux qui restaient, et son zèle se soutint jusqu'à. la fin, quoique son chagrin fût visible et profond. Enfin le dernier caneton fut mis à la broche, et Margot, quand elle le vit prendre dans la basse-cour, jeta un cri lamentable et s'enfuit dans la forêt voisine. Depuis ce temps on ne l'a jamais revue.

Je suis certain qu'avec de l'intelligence et surtout en employant beaucoup de douceur, les hommes pourraient soumettre à la domesticité et tirer d'utiles services d'une foule d'animaux sauvages, pris même parmi ceux qui passent pour avoir un caractère feroce et indomptable. Mes amis en ont vu chez moi, de 1807 à 1810, une preuve des plus convaincantes. J'habitais la campagne, et, comme la plupart des jeunes gens, j'aimais beaucoup à élever les animaux sauvages que je pouvais me procurer. Pour augmenter ma petite menagerie, un chasseur m'apporta un jour un louveteau si jeune encore que sa grosseur ne dépassait pas celle d'un chat de six semaines. Je l'élevai avec grand soin et j'eus la plus grande attention de le soustraire aux mauvais traitements des domestiques de la maison et même des paysans du voisinage. Ceci n'était pas le plus aisé, car les gens de la campagne ont un préjugé antipathique si bien enraciné contre le loup, qu'ils taient toujours prêts repondre par un coup de pied ou un coup de bâton aux caresses que leur faisait le pauvre petit animal. On conçoit qu'une éducation aussi rude n'eût pas été propre diminuer le préjugé dont mon loup eut, sans moi, été la victime, jusqu'à ce que sa force lui eftt permis de prendre tout naturellement sa revanche.

Élevé en liberty avec beaucoup de douceur, l'animal ne tarda pas à s'attacher aux personnes qui prenaient soin de lui, et il finit par les caresser comme un chien, avec la

même affection et les mêmes signes de soumission. Si parfois sa nature l'emportait sur son éducation au point de lui faire commettre le larcin d'un objet que sa gourmandise convoitait, il reconnaissait aussitôt sa faute et venait en demander le pardon en rampant. Il suffisait d'une voix rude et impérieuse pour le corriger; mais j'avoue qu'il ne souffrait que très-impatiemment les corrections corporelles, et qu'il eut ete dangereux pour toute autre personne que moi de le menacer du fouet ou du bâton.

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M. Boitard
Curiosités d'histoire naturelle, 1862

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